De la relation étrange du photographe et de l’organisateur

dans Communication/montage de l'exposition/Préparer une exposition/trouver un lieu par

Connaissez-vous l’histoire du scorpion et de la grenouille?

Un scorpion voulait passer sur la rive opposée d’une petite rivière, mais n’étant pas un animal amphibie, il ne sait comment faire.
Voici qu’il aperçoit une charmante grenouille qui prend le frais sur le bord.


Il l’interpelle :
« Eh, toi la grenouille, prend-moi sur ton dos et emmène-moi de l’autre côté de la rivière »,
« sûrement pas »
 rétorque t-elle « si je te prends sur mon dos, tu vas me piquer avec ton aiguillon venimeux »,

« enfin, grenouille, réfléchis, si je te pique, nous allons sombrer tous les deux au fond de la rivière, et si tu meurs, je meurs. Donc, pourquoi ferais-je ça ? »
La grenouille, convaincue, prend le scorpion sur son dos et ce curieux attelage se met en route pour passer sur l’autre rive.
Et voilà qu’au milieu du ruisseau, le scorpion, pique la grenouille qui, au fur et à mesure que le venin l’envahit, se sent lentement sombrer avec le scorpion toujours solidement accroché sur elle.
Incrédule elle le questionne, tandis qu’elle coule et sens progressivement ses forces l’abandonner :
« Mais, pourquoi ? pourquoi ? Tu m’avais pourtant promis et nous allons mourir tous les deux, pourquoi as-tu fait ça ?
« Je sais, je sais, mais tu me connais… Si j’ai fait ça, c’est… parce que c’est dans ma nature… »

 

Et donc pourquoi je vous raconte cette histoire. Et non je ne compare ni le photographe, ni l’organisateur au scorpion. Enfin si juste un petit peu.

L’idée c’est de vous expliquer qu’un artiste a un fonctionnement, l’organisateur un autre. Or pendant un certain laps de temps ils vont devoir collaborer. auteur-photographe, photographe, artiste, je simplifie à partir de maintenant je parlerai d’artiste.

Posons quelques bases

Qu’est-ce qu’un artiste?

Je vais brosser un portrait à la hache, alors ne vous inquiétez pas, ça n’est pas vous.

  • Un artiste est persuadé que son travail est digne du panthéon
  • Un artiste est persuadé qu’on doit lui dérouler le tapis rouge
  • Un artiste pense qu’il va vendre comme un malade pendant l’expo / avoir 2000 personnes à son vernissage / se faire plein de contacts type galériste qui augure d’un futur en or (massif) (pas la peine de chercher y’a pas d’intrus)
  • Un artiste est toujours déçu (même s’il dit le contraire)

Je force le trait bien sur, mais je vous défie de me dire que vous n’avez pas vaguement pensé à tout ça un jour 😉 (jetez moi la première pierre).

C’est dans sa nature. Il a toujours des attentes très fortes. Et c’est normal, il y consacre sa vie, son âme. Il ne pense qu’à ça.

Qu’est-ce qu’un organisateur?

Comme on a déjà utilisé la hache, on va passer à la tronçonneuse pour l’organisateur. Bien sûr rien à avoir avec vous hein 🙂

  • Un organisateur est persuadé que son événement est top (hyper convivial / hyper fréquenté / reconnu par ses pairs), et qu’il n’y a rien à changer
  • Un organisateur est persuadé que l’artiste n’est pas de la même planète donc bon…
  • Un organisateur pense que ça serait bien d’avoir des artistes non caractériel mais ne voit pas comment l’ajouter sur l’appel à candidature.
  • L’organisateur adore le public, et comme la présence de l’artiste est important pour le public, il ne voit pas comment faire sans lui.
  • L’organisateur est toujours content (et il le pense)

C’est dans sa nature. Il a des attentes assez faibles. Du moment que l’expo est montée, tout roule. Je rappelle que la plupart des organisateurs sont bénévoles. Ils prennent déjà donc de leur temps pour monter l’événement.

Les attentes

Evidemment quand on est artiste, et qu’on expose dans un bar, on relativise assez rapidement sur ses attentes. Enfin il vaut mieux. On comprend vite que le patron du bar est assez peu concerné. Je parle de 99% des cas et les 1% qui restent et s’impliquent fortement dans leurs expos, tant mieux.

L’organisateur est de plus en plus impliqué plus l’événement est important. Important ça veut dire gros public, et coûteux pour l’artiste. Pas qu’il soit nécessaire pour lui de s’en inquiéter, mais l’artiste l’appelant régulièrement, il est bien obligé de se sentir concerné. Faut bien calmer le caractériel.

En reprenant le parallèle avec la grenouille et le scorpion, vous comprenez alors que les attentes et donc la nature profonde de l’un ou de l’autre sont très différentes.

Et ce qu’il y a de très très drôle, c’est que c’est pas une question de nature humaine, mais vraiment une question de profil. Ayant été de chaque côté, je peux vous assurer que ma posture est différente quand je suis artiste. Bon j’espère que je ne suis pas caractériel, mais je suis sur et certain d’avoir fait chier quelques organisateurs. Et pourtant je sais ce que c’est qu’être de l’autre côté.

La collaboration

La traversée de la rivière pour faire le parallèle. A cause l’objectif de l’événement tout le monde doit collaborer. L’organisateur et l’artiste.

Et je fais l’impasse sur l’organisateur et les institutionnels ou les organisateurs entre eux. Rien que là des piqûres mortelles, il peut y en avoir des tonnes 😉 Il n’y qu’à voir les festivals qui ont quelques soucis avec leurs financeurs institutionnels.

Mais prenons le cas de l’artiste et de l’organisateur. Si vous avez lu mon livre, ou que vous avez l’expérience des expositions, vous savez que c’est consommateur en temps, en énergie et en argent. La collaboration devrait être tout à fait naturelle. Mais non.

Parce que c’est dans leur nature.

Cette relation si étrange

On peut tourner le problème dans tous les sens. L’artiste a besoin de l’organisateur. Plus il y’a  d’événements auxquels il peut « candidater » mieux c’est. Et si en plus y’a des gens assez fous pour prendre de leur temps là-dessus tant mieux.

Pour l’organisateur comme dit plus haut, c’est difficile de faire sans les artistes, ou en tout cas leur travail. Donc ben il est bien content d’attirer des artistes à venir à son événement.

Alors comme on peut se planter autant? Sur l’adéquation des attentes des uns et des autres?

Voici à mon sens quelques pistes de réflexion sur le sujet. Je dirais bien vérité mais bon c’est un peu extrême et si la polémique ne me fait pas peur, j’aimerai autant garder mon lectorat 🙂

Personne ne se met à la place de l’autre

Assez rare sont les cas de personnes qui officient des deux côté. Du coup il y a un fossé de compréhension. C’est en passant de l’autre côté que vous comprenez le problème des attentes.

Or et c’est mon point de vue, trop peu de manifestations sont pilotées par des artistes. D’ailleurs les cas que je connais sont plutôt bien perçus par les artistes. Pour les autres, d’un an sur l’autre, la mémoire se perd.

Le mensonge de la fréquentation

Je crois que les organisateurs n’ont pas conscience de ça. Pour le moment on va dire que cela leur est favorable. Malgré l’accès à Internet, il est compliqué pour un artiste de connaître la réalité d’un événement. Ce que les organisateurs ne voient pas c’est que les artistes essayent de plus en plus de se renseigner.

Pourquoi donc?

Parce qu’encore une fois l’investissement de l’artiste est énorme. Poser des candidatures prend énormément de temps. Alors se déplacer, emmener des oeuvres à un événement qui n’est pas en accord avec les attentes initiales n’est plus dans l’air du temps. De plus en plus les artistes rationalisent.

Evidemment comme il existe un renouvellement naturel, les événements arrivent toujours à faire le plein d’artistes. Mais n’y-a-t-il pas une limite à cela?

L’absence de considération

Etre artiste c’est normalement un métier. Si si, y’a même un numéro de Siret pour ça 😉

Etre organisateur c’est du bénévolat. Si si, on appelle ça une association loi 1901 😉

Vous sentez le problème arriver? A part les artistes qui ont l’habitude de pratiquer le bénévolat. Pas de loin hein, mais en s’investissant dans une association, ils sont rares les artistes amateurs ou professionnels qui comprennent ce que cela signifie. Je veux concrètement et pas le concept.

Pour exemple, lorsque nous organisions les Echappées Belles, nous avons appris par le bouche à oreille que certains (j’espère pas tous) pensaient que nous nous financions sur les événements organisés. He oui, on tombe des nues quand on apprend ça. Mais quand on y réfléchit 2 minutes c’est naturel. Dans notre société tout est régit par l’argent. Alors quand je parle du bénévolat plus haut et de la différence entre le concept et le concret, je ne déconne pas. Je pense réellement que beaucoup de gens ne comprennent pas ce que cela signifie de « donner » son temps et non le « vendre ».

Le résultat étant qu’il y a un décalage entre la valeur donnée et la valeur perçue. Et je pense que beaucoup de conflits entre artiste et organisateur proviennent de là. Allez expliquer à un organisateur qui a passé des soirées entières dans des réunions compliquées, qu’il a mal communiqué, que la fréquentation n’est pas au rendez-vous. Impossible? Et pourtant cela arrive tout le temps. La déception de l’artiste se reporte sur l’organisateur qui forcément le prend mal vu le temps et l’énergie qu’il y a consacré.

Encore une fois il s’agit d’attentes et de postures.

Des solutions?

Bon d’abord ma position est peut-être tranchante tant sur l’artiste que sur l’organisateur. mais bon quitte à parler de cette relation, autant secouer le cocotier.

Est-ce qu’il y a des solutions? Fondamentalement je ne pense pas. Encore une fois c’est dans la nature du scorpion de faire ce qu’il fait. Et c’est dans la nature de la grenouille de penser qu’il ne le fera pas. Et ça ne risque pas de changer.

Par contre il y a quelque chose à prendre en compte. Ce qui sauve les organisateurs les moins fiables c’est qu’être artiste c’est une posture très individualiste. Et qu’il y a beaucoup d’artistes. Pour autant l’obligation de rationaliser pousse de plus en plus ceux-ci à discuter. Et un événement qui connaît trop de déboires, ça finit par se savoir. Il faut vraiment que celui-ci soit incontournable dans le paysage pour continuer à attirer des candidats.

C’est évidemment réciproque, un artiste vraiment caractériel fera peur à plus d’un organisateur. Il n’y a guère qu’aux têtes d’affiches que l’on pardonne une posture de diva.

Ma conclusion

Contrairement au scorpion et à la grenouille, au final cette relation si étrange existe et existera toujours. Car chacun a besoin de l’autre pour exister.

On apelle ça une relation symbiotique 🙂

Alors pour moi la solution passe par le respect.

Aux artistes de respecter les centaines d’heures que les bénévoles de l’organisation donnent pour que leur événement existe.

Et bien sur aux organisateurs de respecter les années de travail des artistes en donnant le maximum de chance et de visibilité à celui-ci pendant leur événement.

 

Nota bene : version récupérée sur le site de Suzanne Sanchez que je ne connais absolument pas, mais bon je cite  🙂

Auteur-Photographe depuis 2009 Organisateur des Echappées Belles de 2011 à 2014. Membre actif de Lumière d'Encre, http://www.lumieredencre.fr Auteur-Photographe : http://www.nicolaspoizot.fr

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