Informations pratiques

L’exposition est visible du 13 juin au 24 septembre 2017

Horaires :

  • Mardi : 11h – 21h
  • Mercredi au dimanche : 11h – 19h
  • Plein tarif : 10 € / Tarif réduit : 7,5 €

Le Jeu de Paume : 1 Place de la Concorde, 75008 Paris

http://www.jeudepaume.org

Exposition organisée par le Stedelijk Museum Amsterdam en collaboration avec le Jeu de Paume.

L’exposition

Avant-propos

de Marta Gili, directrice du Jeu de Paume
et Beatrix Ruf, directrice du Stedelijk Museum Amsterdam

Ed van der Elsken (1925-1990) se considérait comme un chasseur. Comme un photographe qui séduisait et provoquait ses proies, pour frapper au bon moment. Il était cependant bien plus que cela. Ed van der Elsken était un homme qui rêvait de se faire greffer une caméra dans
la tête pour pouvoir saisir la réalité en permanence, un photographe qui réalisait et mettait en scène des photographies « de la vraie vie » en s’appuyant sur la technique et le montage. D’après la commissaire de l’exposition, Hripsimé Visser, c’était […] « une personnalité forte qui s’est jetée sans ménagement dans la bataille et a eu le cran d’emprunter de nouvelles voies jusqu’à son dernier souffle, avec son film Bye, un reportage émouvant sur la maladie qui le rongeait ».

Depuis son décès en 1990, plusieurs expositions ont été consacrées à l’œuvre de Van der Elsken aussi bien aux Pays-Bas qu’à l’étranger et ses livres et films ont fait l’objet de diverses études. Ainsi, des étudiants de l’université de Leyde ont analysé quatre de ses livres de photographies au cours de la décennie passée. La réédition de certains de ses ouvrages a suscité un nouvel intérêt pour son travail, tandis que le projet de restauration de ses diapositives en cours au Nederlands Fotomuseum de Rotterdam a largement contribué à la (re)découverte de ses photographies en couleurs, moins connues.

L’œuvre de Van der Elsken passionne indubitablement encore. La fascination qu’exercent aujourd’hui ses images s’explique peut-être par la relation nouvelle qui s’est instaurée entre l’homme et l’appareil photo durant la dernière décennie. Ed van der Elsken disait : « Montre qui tu es. » Comme l’explique avec pertinence Colin van Heezik dans ce catalogue, cette petite phrase est véritablement la clé de son travail : « Van der Elsken a montré qui il était et qui les autres étaient. Le lien avec notre époque est établi. À l’ère du selfie, chacun veut montrer qui il est, pense être, espère être. Le regard sur l’œuvre de Van der Elsken s’en trouve donc renouvelé. »

Avec la présente exposition, le Stedelijk Museum d’Amsterdam, le Jeu de Paume à Paris
et la Fundación MAPFRE de Madrid proposent la rétrospective la plus complète de ses travaux depuis vingt-cinq ans. L’exposition met l’accent sur ses qualités exceptionnelles de photographe, d’auteur et de cinéaste, ainsi que sur ses recherches graphiques. Van der Elsken aimait expérimenter dans ses photographies, ses livres et ses films, mais aussi lors de ses expositions, remarquables, et dans les vidéos qu’il a réalisées à partir des années 1960.

 

Ed van der Elsken, Beethovenstraat, Amsterdam, 1967. Nederlands Fotomuseum Rotterdam © Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate, courtesy Annet Gelink Gallery

 

Les points forts de l’exposition

• Ed van der Elsken (1925-1990) était un enfant de son époque : sombre dans les années 1950, rebelle dans les années 1960, non conformiste dans les années 1970 et philosophe dans les années 1980.
Il aimait provoquer les gens, les séduire quand ils regardaient son objectif photo ou sa caméra. Son approche était aussi celle d’un directeur artistique, mettant en scène son entourage dans la vie, une vie avec toutes ses incohérences, sa folie et sa beauté. Ed van der Elsken bouleverse en Europe les perspectives de la photographie documentaire humaniste en interrogeant le processus photographique comme une expérience existentielle.

• Cette rétrospective est la première d’Ed van der Elsken en France. C’est également la première exposition majeure de son œuvre depuis vingt-cinq ans. Cette exposition a d’abord été présentée au Stedelijk Museum d’Amsterdam. Elle ira ensuite à Madrid en 2018 à la Fundación MAPFRE.

• En quarante ans, de 1950 à 1990, le photographe et cinéaste Ed van der Elsken a produit une
œuvre foisonnante mêlant photos, livres, films et diaporamas. On retrouvera dans l’exposition ces formes diverses d’expression et de supports : plus de 150 tirages originaux, des tirages en couleur plus tardifs, des extraits de lms et de diaporamas, des montages, des maquettes de livres, des planches- contacts, des publications ainsi que des projections de certains de ses livres.

• Ed van der Elsken est avant tout un photographe de rue. À Paris, Amsterdam ou Tokyo, il est à l’affût de celles et ceux qu’il appelle « les siens » : des hommes et des femmes, vieux ou jeunes, gures de la bohème à qui il reconnait une certaine authenticité et qu’il considère comme porteurs d’une forme de dignité équivalente, à ses yeux, à la beauté. Il a le talent d’entrer en contact avec les gens et de les convaincre de faire face à son appareil. Ed van der Elsken sait être photographe de l’intime en s’attachant au langage des corps. Il se préoccupe de l’humanité qui parcourt la rue.

• Les photographies de Van der Elsken à Paris pendant les années 1950, celles de ses voyages en Afrique et de son tour du monde à la n de ces mêmes années ainsi que celles prises au cours de sa vie à Amsterdam et au Japon forment le cœur de l’exposition. Des extraits de films, souvent autobiographiques, viennent faire écho à ses images poétiques et engagées.

• C’est la publication de Love on the Left Bank [Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-Prés] en 1956 qui fit connaître Ed van der Elsken. Cet ouvrage, fruit des quatre ans qu’il passa à Paris, est surtout le portrait émouvant, depuis devenu iconique, d’une génération en marge de la société. L’un des points centraux de l’exposition est constitué des photographies du livre, des planches-contacts, des maquettes, des publications antérieures et des mémoires filmées de sa principale protagoniste, Vali Myers, une artiste australienne proche de Cocteau et de Genet, qui sera plus tard une muse pour Patti Smith.

• Ed van der Elsken a produit de nombreux livres. En plus de Love on the Left Bank [Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-Prés], il publie Bagara, Jazz
et Sweet Life [La Douceur de vivre] qui sont de magnifiques exemples de l’approche subjective propre à la technique dite du « flux de conscience » qui eut cours dans les années 1950 et 1960. Ce n’est pas seulement par leurs photographies mais aussi par l’inventivité de leurs maquettes et la qualité de leur impression que ces ouvrages sont remarquables.

• Les films d’Ed van der Elsken se situent dans la lignée du cinéma vérité. Il choisissait son matériel de façon à travailler de manière aussi autonome que possible. La nature de ses films est documentaire, mais leur forme est expérimentale et se caractérise souvent par l’intrusion du réalisateur dans le champ. Ses diaporamas représentent des tentatives de trouver une forme médiane entre photographie et cinéma. L’exposition comporte deux de ces diaporamas, Eye Love You (1976) et Tokyo Symphony, ode posthume à une ville qu’il aimait et où il séjourna à maintes reprises.

Ed van der Elsken, Jumelles sur la place Nieuwmarkt, Amsterdam, 1956. Nederlands Fotomuseum Rotterdam © Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

L’exposition

Ed van der Elsken (1925-1990) est une figure unique de la photographie et du cinéma documentaire néerlandais du XXe siècle. En photographie, son domaine de prédilection est la rue. En rupture avec la photographie documentaire de son époque, il fait corps avec son sujet. La modernité de ses images et leur caratère quasi cinématographique s’accordent avec le modèle de vie anticonformiste des jeunes gens dont il partage le quotidien. À Paris, Amsterdam, Hong Kong ou Tokyo, il aimait aller « à la chasse ». Souvent qualifié de « photographe des marginaux », il recherchait en réalité une forme d’esthétique, de vérité plastique, sans artifice, une beauté parfois ouvertement sensuelle et même érotique. Ed van der Elsken était fasciné par ces personnages fiers, exubérants et plein de vitalité.

L’exposition du Jeu de Paume présente une large sélection des images iconiques de l’œuvre photographique d’Ed van der Elsken : le Paris des années 1950, notamment les figures de la bohème de la rive gauche et des lettristes, ses nombreux voyages et sa ville natale d’Amsterdam au cours des décennies suivantes, mais aussi ses livres, des extraits de ses films et ses diaporamas, en particulier Eye Love You et Tokyo Symphony.

Van der Elsken photographie et filme ses sujets dans des situations parfois théâtrales et se comporte souvent comme un metteur en scène, engageant le dialogue avec les personnes qu’il photographie. Il aime provoquer, inciter les gens à accentuer la personnalité qu’il décèle en eux. Aux côtés de ces photographies au grain épais et à la noirceur profonde, on trouve autant d’images apaisées et émouvantes, preuves de sa nature poétique, de son sens inné de la solidarité, de sa profonde empathie avec la jeunesse contestataire et insoumise en Europe.

Van der Elsken a publié une vingtaine de livres et réalisé un grand nombre de films. Son premier livre, Love on the Left Bank [Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-Prés] paraît en 1956. Sous la forme à la fois banale et insolite d’un roman photo, il y raconte de façon semi- fictive la vie d’une jeunesse sans avenir dans le Paris d’après-guerre. Le ton sombre, l’approche expressive, la présentation presque filmique de l’histoire lui valurent une renommée immédiate. Suivront des livres de voyage tels que Bagara (1958), à partir de photos faites en Afrique Centrale, et Sweet Life [La Douceur de vivre] (1966), d’après son voyage autour du monde en 1959-1960. On peut aussi citer Jazz (1958), une ode libre et pleine de vie à une scène musicale alors totalement nouvelle à Amsterdam, puis ses livres des années 1980 sur Paris et Amsterdam, celui retraçant ses nombreux voyages au Japon, The Discovery of Japan [La Découverte du Japon] (1988) ou encore ses livres en couleur : Eye Love You (1976), consacré à ses voyages à travers le monde et marqué par l’esprit libre des années 1960 et 1970 et Aventures à la campagne (1980), hommage à la vie dans les polders au nord des Pays-Bas.

Dès la fin des années 1950, van der Elsken commence également à filmer et développe une manière de travailler proche du cinéma-vérité, sans pour autant en exploiter les thèmes. Ses sujets sont toujours liés, d’une manière ou d’une autre, à sa propre vie comme en témoignent ses premiers et derniers longs-métrages : Bienvenue dans la vie, mon petit chéri (1963), un portrait de son quartier et de sa vie familiale, et Bye (1990), reportage émouvant sur la maladie qui le rongeait. Ce travail documentaire et souvent autobiographique sera fréquemment diffusé à la télévision néerlandaise, mais c’est surtout au sein de musées qu’il sera véritablement valorisé.

Pour Van der Elsken la photographie n’est jamais un objet fixe. Il peut en changer le cadre, l’utiliser pour une publication ou un livre, la projeter sur un écran si elle est en couleur, en faire un diaporama. Ses expositions sont des installations dans lesquelles il combinait tirages, textes et multiples supports. Dans les années 1960 et 1970, ses présentations n’ont ainsi rien à voir avec des expositions photographiques traditionnelles.

Parallèlement, le marché naissant de la photographie et ses besoins financiers personnels rendent Van der Elsken de plus en plus conscient de la valeur de ses tirages, qu’il travaille souvent de façon très individuelle et expressive. Pour son travail photographique et pour ses films, il tente toujours de trouver la technique qui convient le mieux, à défaut de l’inventer lui-même. Son usage précurseur de la photographie en couleur est peu reconnu à l’époque, voire discrédité par ses pairs. À Paris déjà, au début des années 1950, il réalise des photographies en couleur, qui, faute de moyens techniques et nanciers, sont alors peu ou pas reproduites.

Les extraits de films et de diaporamas montrés dans l’exposition — Eye Love You et Tokyo Symphony – ont été réalisés à partir de ses nombreuses prises de vue en couleur. En plus des planches-contacts, des dessins et des maquettes de certains de ses ouvrages, ainsi que des documents personnels, des lettres, des notes apportent un éclairage nouveau sur sa manière de travailler et sa personnalité. Des extraits de ses textes, acérés, personnels et souvent teintés d’humour, complètent la présentation de ce grand photographe et cinéaste.

Ed van der Elsken, Quartier de Nieuwmarkt, Amsterdam, 1961. Nederlands Fotomuseum © Ed van der Elsken / Collection Ed van der Elsken estate

Les Thèmes

Insoumis, autocentré et engagé, Ed van der Elsken rechercha « les siens » dans les rues de
Paris, Amsterdam et Tokyo. Pour ses photos, il affectionne la forme du livre. C’est donc ainsi qu’il publie en 1956, Love on the Left Bank [Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-Prés], son roman-photo salué internationalement, en 1966, le monumental Sweet Life [La Douceur de vivre], et, en 1988, l’impressionnant The Discovery of Japan [La Découverte du Japon]. Il se sert également d’une caméra pour filmer le monde qui l’entoure. Il choisit généralement un angle autobiographique, une approche directe, des méthodes atypiques et, souvent, se met lui-même délibérément en scène. « Hello, beauté, regarde l’appareil » crie-t-il de manière provocante derrière son appareil. Aimant les gures excentriques et les jeunes rebelles, il tient une sorte de chronique du zeitgeist, un journal de l’esprit du temps.

L’exposition montre toutes les facettes d’un artiste qui s’est essayé à de multiples pratiques, questionnant sans cesse techniques et mises en page ; il a produit nombre de publications, films, diaporamas et vidéos. Les maquettes, les planches-contacts et les croquis présentés permettent de mieux comprendre ses méthodes de travail ; les extraits de films, en noir et blanc ou en couleur, révèlent son importance en tant que cinéaste et éclairent la relation existant entre cette pratique et sa photographie. Le travail d’Ed van der Elsken trouve une résonance toute particulière dans notre culture contemporaine du selfie et du mélange des disciplines.

Paris & Love on the left bank

Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-Près

À la fin des années 1970, Ed van der Elsken élabore un livre photo à partir de ses archives parisiennes du début des années 1950. Mêlant textes et images, il se penche sur ses débuts difficiles : son travail de laboratoire au sein de l’agence Magnum, ses premiers pas dans la profession de photographe, sa vie avec la photographe Ata Kandó et ses trois enfants, ses relations avec les artistes néerlandais et, bien évidemment, le processus créatif qui donne naissance à son premier livre Love on the Left Bank [Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-Prés].

Van der Elsken note ses idées et ses ébauches de projets pour les magazines ou les journaux dans un carnet Rhodia. Il travaille à ses débuts avec un Rolleiflex, toujours soucieux d’économiser ses films ; plus tard le passage au Leica lui permet de réduire la distance avec ses sujets. L’un de ses thèmes de prédilection est le quotidien de sa famille. Il en tire aussi bien des instantanés très spontanés que des mises en scène minutieusement conçues.

Love on the Left Bank [Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-Prés], à la fois autobiographique et romancé, signe une rupture avec la vision positive de la photographie documentaire humaniste de l’après-guerre. C’est l’une des premières marques d’intérêt pour un sujet nouveau : la jeunesse et sa culture marquée au sceau du doute, de la violence et des addictions. L’approche de Van der Elsken est directe et émotionnelle ; il participe du réel photographié. Avec le designer graphique, Jurriaan Schrofer, il expérimente séquençage, mise en page et cadrage. Le récit adopte la forme d’un long ashback ; c’est l’association de différentes séquences d’images et de points de vue multiples qui donne au livre son caractère cinématographique.

Dans son film de 1972, Death in the Port Jackson Hotel, Ed van der Elsken nous entraîne dans les souvenirs de Vali Myers — sa muse et la protagoniste de son premier roman-photo Une histoire d’amour à Saint- Germain-des-Prés (1956). Alors que le livre, mélangeant réalité et ction, donne corps à l’impossible histoire d’amour entre un Mexicain, Manuel (Roberto Inignez-Morelosy) et Ann (Vali Myers), la réalité dont Vali se souvient se révèle beaucoup plus crue et amère.

Ed van der Elsken, Vali Myers (Ann) danse à La Scala, Paris, 1950. Nederlands Fotomuseum Rotterdam © Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Bagara & Sweet life

La douceur de vivre

C’est à la fin des années 1950 qu’Ed van der Elsken entreprend son premier long voyage. Son beau-frère travaille en Oubangi-Chari et c’est à son invitation que le photographe voyage en Afrique centrale en 1957, un an avant l’indépendance de cette colonie française. Il y séjourne trois mois et y photographie le quotidien de villages reculés. Il demande aux enfants de lui dessiner des personnages magiques et des rituels — comme par exemple la circoncision — auxquels il n’a pas le droit d’assister. Il intègre ces images dans le livre Bagara, dont le titre signifie « buffle ». Pour Ed van der Elsken, cet animal « symbolise à la fois l’aspect sauvage, la ruse et la force vitale de l’Afrique ». Bagara correspond à sa vision de « la véritable Afrique », ce dont témoigne le titre de l’édition allemande de l’ouvrage Das echte Afrika. Tout ce qui relève du monde contemporain, comme les voitures ou la présence de blancs, est pratiquement absent. Le livre, à la structure narrative très fluide, comporte aussi bien des photos en noir et blanc qu’en couleur et a été réalisé en étroite collaboration avec Jurriaan Schrofer. Le texte, rédigé d’après un entretien et écrit par son ami le journaliste Jan Vrijman, apparaît sous la forme d’une annexe.

Les photos prises en Afrique centrale en 1957-1958, montrent autant un anthropologue en quête d’une culture « authentique » que le chroniqueur enthousiaste des hauts et des bas du quotidien des villageois de l’Oubangi-Chari. Van der Elsken fixe à la perfection les situations dramatiques tels que certains rituels ou chasses. C’est à cette époque que sa technique se sophistique davantage. Contrairement à sa période parisienne, il utilise un flash pour donner du relief à ses prises de vue nocturnes.

C’est au cours du tour du monde qu’il entreprend deux ans plus tard avec sa femme, Gerda van der Veen, que s’affirme son style personnel. Le couple quitte les Pays-Bas le 22 août 1959 pour parcourir le monde. Ils nancent leur aventure en réalisant des films pour la télévision, malheureusement disparus à part quelques montages dont on montre ici des fragments, et des reportages photo pour les magazines. Le voyage débute au Sénégal et en Sierra Leone puis se poursuit en Afrique du Sud. La Malaisie et Singapour sont les escales suivantes. Ils se rendent ensuite à Hong Kong via les Philippines et arrivent fin novembre au Japon où ils séjournent trois mois. Leur tour du monde s’achève au Mexique et aux États-Unis. Alors que ses reportages de voyage pour la télévision reposaient sur son sens de l’aventure, son instinct des formes et sur les voyages qu’il faisait avec sa femme, ses photographies, elles, manifestaient son intérêt croissant pour la condition humaine. De plus en plus, ses sujets deviennent des personnages à part entière dont il s’approche au plus près et avec lesquels il entretient, même brièvement, une relation personnelle.
De retour en Hollande, il ressent comme une réelle frustration de ne pouvoir trouver qu’en
1966 un éditeur pour son livre Sweet Life [La Douceur de vivre]. Cet ouvrage résonne de son esprit d’aventure, son sens de l’humanité et sa fascination pour les cultures étrangères. C’est un bateau photographié aux Philippines qui lui inspire le titre final de cet ouvrage qui devait s’appeler Crazy World. Van der Elsken associe avec talent ses photographies pour qu’elles fassent sens. Il insiste pour que l’imprimeur japonais emploie les noirs les plus profonds pour l’impression en héliogravure de ce livre dont il a conçu la maquette.

Ed van der Elsken, Los Angeles, États-Unis, 1960. Nederlands Fotomuseum Rotterdam © Ed van der Elsken / Collections spéciales de l’université de Leyde

 Amsterdam & Jazz

Ed van der Elsken a beaucoup pratiqué la photographie de rue dans sa ville natale d’Amsterdam. C’est là qu’il développe son intérêt pour la jeunesse contestataire et les personnages atypiques qu’il photographie tout d’abord en noir et blanc puis, à partir des années 1970, en couleur. Ses photos dépeignent l’atmosphère de la capitale à différentes époques. Dans les années 1950, il photographie Nieuwmarkt, « son » quartier : une tenancière de bar, des marginaux, deux sœurs très stylées, une fille aux yeux rêveurs avec une coiffure « choucroute » et des enfants dans des déguisements bricolés. À cette époque, le jazz gagne en popularité.
Des jeunes survoltés se pressent à l’Amsterdam Concertgebouw pour écouter Miles Davis, Chet Baker et Ella Fitzgerald, entre autres. Van der Elsken est porté par cette fièvre et son appareil sait capter la spontanéité de la musique et l’intensité de l’expérience vécue par le publiv. Il fait peu de photojournalisme, bien que ses photos de la fin des années 1960 comprennent des scènes d’émeutes et de confiits. C’est à partir des années 1970 que la couleur prend une importance croissante dans ses photos sans pour autant changer son approche. Le cinéma, quant à lui, occupe de plus en plus de place dans son travail.

En 1950, le jazz connaît un grand succès aux Pays-Bas. Le journaliste Jan Vrijman emmène son ami Ed van der Elsken à un concert de Chet Baker au Concertgebouw d’Amsterdam. Van der Elsken est subjugué. Jazz, paru en 1959, est le fruit des photos prises lors de concerts, notamment ceux de Miles Davis, Lionel Hampton et Ella Fitzgerald. Van der Elsken a réalisé lui-même la maquette de Jazz, traduisant la musique en images et en juxtapositions. Les photos horizontales sont une référence aux notes tenues de la trompette et du saxophone, alors que les verticales rappellent les touches d’un piano. Les photos défilent à un rythme rapide, un peu à la manière dont les jazzmen combinent différents modules pour construire leurs morceaux.

À partir de 1959, Ed van der Elsken se concentre de plus en plus sur lesfi lms. Durant son tour du monde, il réalise pour la télévision néerlandaise quelques documentaires de voyage malheureusement disparus, à l’exception d’un montage sommaire d’extraits souvent très formels. Van der Elsken a, dans l’un de ses premiers documentaires, filmé son ami Karel Appel. Il réalise également de courts films expérimentaux comme Hands, vers 1960, qui est un montage montrant les différentes fonctions et mouvements des mains. En 1962, il filme pour le Stedelijk Museum, à la demande de son directeur Willem Sandberg, l’exposition « Dylaby » captant avec humour le comportement du publiv. Le montage d’images récupérées Poverty, vers 1965, a débouché sur un documentaire social montrant l’extrême pauvreté à Amsterdam au début des années 1960.

C’est en 1963 qu’il réalise Welcome to Life, Dear Little One, son premier long documentaire pour la télévision ; dans ce lm autobiographique, il montre sa femme enceinte et son ls aîné, ainsi que son quartier, Nieuwmarkt. Il est aussi doué pour la photographie que pour le cinéma. Dans Little Darlings (1963) Van der Elsken filme des enfants d’Amsterdam. Tout comme dans Welkom, la caméra est l’un des protagonistes visibles du film. Quant à Cycling, 1965, c’est un film plus formel dans lequel on suit des cyclistes circulant dans une Amsterdam déjà encombrée. L’émouvant documentaire qu’il réalise en 1965 pose un regard critique sur la destruction du quartier juif d’Amsterdam après la Deuxième Guerre mondiale.

Van der Elsken déménage à Edam en 1970, mais continue à photographier et à filmer Amsterdam. C’est en 1982 qu’il réalise A Photographer Films Amsterdam, portrait de la ville et de ses habitants. Il sillonne la ville durant l’été à la recherche des personnages qui l’intéressent : punks, sans abris, jolies lles, junkies, musiciens de rue. Il les provoque pour ensuite filmer leurs réactions.

Ed van der Elsken, Des adolescents au look des années 50 devant leur café favori, Amsteradm 1983 (v. 1978) Nederlands Fotomuseum Rotterdam © Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate

Camera in love

C’est en 1970 qu’Ed van der Elsken quitte Amsterdam pour s’installer dans la ferme qu’il a achetée près du lac d’Ijsselmeer à proximité d’Edam. Le film The Infatuated Camera / Camera
in Love (1971) met l’accent sur les commandes qu’il réalise pour le magazine Avenue. Il débute par une séquence où on le voit photographier une naissance et s’achève sur une déclamation faite depuis la Mini Moke qu’il utilisait à la ferme avec sa famille.
Il y manie avec humour l’effet sheye.
En 1971, Ed van der Elsken retrouve Vali Myers, sa muse d’Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-Prés ; dans Death in the Port Jackson Hotel, il fait un portrait de l’artiste qui vivait alors dans une vallée retirée avec son jeune amant italien, Gianni Menichetti et ses animaux.
Adventures in the Countryside (1980) est un hommage à la flore,
à la faune – et aux habitants – de sa ferme au cours des saisons.
Il sort également un livre portant ce titre.

Eye love you

Eye Love You énumère différentes expériences et pratiques de l’amour dans le monde, un thème universel qui parcourt ce « livre des gens » d’Ed van der Elsken. Le Stedelijk Museum projette le diaporama éponyme à la sortie du livre de photos publié en 1977. Des images de hippies, de nudistes sur des plages, de couples faisant l’amour et de travestis indiens contrastent avec les sujets plus sérieux traités par Van der Elsken pour Avenue au cours de ses voyages et qui documentent en couleur la pauvreté, la lutte pour la vie, voire la mort. L’ensemble forme un hommage à l’humanité, le « Family of Man » personnel de Van der Elsken.

Japon

C’est au cours de son premier séjour au Japon, dans les années 1950, qu’Ed van der Elsken devient le metteur en scène espiègle et provocateur des « siens » : des yakuzas, des gangsters japonais en costume américain qui fixent le spectateur comme s’ils étaient des acteurs de série B. Flirtant avec le photographe,
ils dégagent une véritable pulsion transsexuelle. Van der Elsken se rend en tout quinze fois au Japon dont la culture, les habitants, les valeurs traditionnelles et les coutumes le fascinaient. Ses photos montrent des sujets traditionnels japonais comme les lutteurs de sumo, la prosternation et les incroyables bousculades aux portes des trains. Il ne photographie pas seulement les coutumes empreintes de réserve et de courtoisie, mais également l’emprise du consumérisme et, là encore, la jeunesse. Pour l’essentiel, son travail japonais se xe sur les paysages urbains, ce qui ne l’empêche pas de s’intéresser au monde rural.

Ed van der Elsken, Fille dans le métro, Tokyo, 1981. Nederlands Fotomuseum Rotterdam © Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Tokyo Symphony

Situé quelque part entre la xité de la photographie et la cherté du cinéma, la forme du diaporama enthousiasme Ed van der Elsken. Il réalise plusieurs audiovisuels, certains sonores. À la toute fin de sa vie, il travaille à une présentation audiovisuelle de Tokyo, cette ville avec laquelle il entretient une relation si particulière. Il y photographie le marché aux poissons, des manifestations, des rencontres séduisantes, des mannequins, de jeunes marginaux et des lutteuses. Van der Elsken ne peut malheureusement mener à bien ce projet en raison de ses problèmes de santé. C’est de manière posthume qu’est réalisé Tokyo Symphony à partir de diapositives couleur et de matériel son. Tokyo Symphony est présenté pour la première fois en 2010.

Bye

Le premier film autobiographique d’Ed van der Elsken est Bienvenue dans la vie, cher petit. Le dernier d’entre eux, Bye, est un adieu à la vie ; il en est tout à la fois le protagoniste et le cameraman. En 1988, il apprend que son cancer entre en phase terminale et décide de documenter la progression de sa maladie et le rétrécissement de son monde. C’est pour lui la seule façon de faire face à cette expérience. Bye est un autoportrait très intime dans lequel l’artiste exprime sa tristesse, sa peur, sa douleur et sa colère. Il se penche également sur les autres photographes, sa propre photographie et sa famille et apparaît jusqu’au bout comme un être plein de vie et d’humour.

Ed Van Der Elsken

1925

Ed van der Elsken est né le 10 mars 1925 à Amsterdam.

1942

Le 10 mai 1940, les Pays-Bas sont occupés par l’armée allemande. Van der Elsken est appelé, mais parvient à se faire réformer.

1943

Van der Elsken veut devenir sculpteur et s’inscrit à la Kunstnijverheidsschool, dans la Gabriël Metsustraat à Amsterdam. En raison de la menace du service de travail obligatoire, il part se cacher à Bergeijk, dans le Brabant-Septentrional. Lorsque les Alliés libèrent le sud des Pays-Bas en 1944, il part travailler en tant qu’interprète à l’aéroport d’Eindhoven. Plus tard, il s’engage dans le service de déminage comme volontaire et suit une formation de désamorçage en Belgique.

1945-1947

Lorsqu’il quitte l’armée, Van der Elsken retourne chez ses parents à Betondorp. Il est exempté du service militaire en raison de son statut de volontaire de guerre.

Van der Elsken veut devenir cameraman et suit des cours du soir à l’Avondambachtsschool d’Amsterdam afin d’obtenir un diplôme d’électricien. Il se ravise cependant et opte pour la photographie. Il suit des cours par correspondance auprès de la Fotovakschool de La Haye, mais échoue aux examens. Il est alors engagé par la maison d’édition De Arbeiderspers qui l’emploie au contrôle des épreuves en tant que correcteur technique.

Il fait des photographies dans la rue avec l’appareil à plaque 9×12 de son père. Pour s’acheter un Rolleicord, il travaille auprès de différents photographes.

1950

Le photographe décide de partir à Paris. Kryn Taconis, photographe pour l’agence Magnum et membre de GKf, remet à Van der Elsken une lettre d’introduction à l’intention de Pierre Gassmann, le directeur de Pictorial Service, le laboratoire où les photographes de Magnum avaient leurs habitudes, qui l’engage. Il loue une chambre dans la rue des Martyrs sur la colline de Montmartre. Au laboratoire, il fait la rencontre de la photographe hongroise Ata Kandó (née en 1913) et entame une relation avec elle. Il démissionne après quelques mois et recommence à prendre des photographies de rue. Il déménage sur la rive gauche de la Seine et fréquente un groupe de jeunes bohèmes qui passent la plupart de leur temps dans les rues
et les cafés de Saint-Germain-des-Prés. Certains d’entre eux font partie de l’Internationale lettriste, un groupe d’écrivains, poètes et penseurs qui s’est formé autour de Guy Debord. Dans ses mémoires, écrites en collaboration avec Asger Jorn, Debord utilise des photographies de Van der Elsken pour ses collages.

1953

Van der Elsken rencontre Edward Steichen, en charge du département de la photographie au Museum of Modern Art de New York, qui sélectionne dix-huit de ses photographies pour les expositions « Postwar European Photography » (1953) et « The Family of Man » (1955). Sur les conseils de Steichen, il s’attelle à la réalisation d’un livre rassemblant ses photographies de Saint-Germain-des-Prés.

1954

Le 26 juin, Ed van der Elsken et Ata Kandó se marient à Sèvres, près de Paris.

1955

Ed van der Elsken s’installe à Amsterdam, avec Ata Kandó et les trois enfants.

Van der Elsken fait la connaissance de Leen Timp, réalisateur pour la télévision, dans le cadre d’une émission consacrée à ses photographies de Saint-Germain-des-Prés et est immédiatement séduit par la réalisation. Le 16 septembre, Ed van der Elsken et Ata Kandó se séparent.

1956

Première exposition personnelle consacrée à Van der Elsken aux Pays-Bas, organisée à la cantine de la Steendrukkerij De Jong & Co à Hilversum. Des œuvres de sa période parisienne y sont présentées.

Love on the Left Bank [Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-Prés] paraît en néerlandais, anglais et allemand.

En décembre, Van der Elsken se rend dans le territoire d’Oubangui-Chari, la future République centrafricaine, à la frontière avec le Congo belge et l’Afrique-Équatoriale française, pour le compte de la maison d’édition De Bezige Bij.

1957

Van der Elsken demeure à Oubangui-Chari jusqu’en mars. Le 25 septembre, il épouse Gerda van der Veen.

1958

Bagara, le livre de photographies de Van der Elsken sur son voyage en Afrique centrale, paraît en allemand, sud-africain, français et anglais.

1959

Ed van der Elsken publie Jazz.
Ed van der Elsken et Gerda van der Veen partent faire un tour du monde de quatorze mois. Pour nancer ce voyage, Van der Elsken réalise des reportages photo, de courts travelogues pour la télévision et le lm sur commande Van varen, qu’il achève en 1961.

1961

Déçu par les difficultés qu’il rencontre à faire publier son livre sur ce tour du monde, Van der Elsken tourne le dos à la photographie pour se consacrer à la réalisation.
Le 12 juin, Tinelou, le premier enfant d’Ed et Gerda, voit le jour. Le nom Tinelou est dérivé de Tinguely, que Gerda admire beaucoup. Van der Elsken entretient une relation très personnelle avec Tinguely.

1962

Il développe de nouvelles techniques pour pouvoir enregistrer des sons de manière synchrone avec une caméra 16 mm. Son approche rappelle le « cinéma-vérité ».

1963

Filme Bienvenue dans la vie, cher petit.

1965-1969

Les révolutions des années 1960 trouvent également un écho à Amsterdam. Van der Elsken y participe et lme les troubles qui éclatent dans la ville.

Publication de Sweet Life [La Douceur de vivre], son livre sur son tour du monde. 1971

Ed van der Elsken et Gerda van der Veen se séparent. Il déménage dans une petite ferme à Edam.

1973

Il rencontre peu de temps après Anneke Hilhorst, qu’il prend en stop, et qui s’installe chez lui dans la ferme d’Edam.

1975

Van der Elsken ouvre une galerie de vente de ses photographies à son domicile.

1977

Eye Love You est publié.

1979

Amsterdam ! Photos 1947-1970 est publié.
7 juillet : naissance de Johnny, ls d’Ed van der Elsken et d’Anneke Hilhorst.

1980

Aventures à la campagne : Van der Elsken réalise un film et un livre en couleurs et en noir et blanc sur sa vie à la campagne à proximité d’Edam.
Paris ! Photos 1950-1954 est publié.

1982

Réalise Un photographe lme Amsterdam. 1984

8 mars : mariage avec Anneke Hilhorst.

1986

Grande exposition à Tokyo : « L’Amour à Saint-Germain-des-Prés ».

1988

Le livre de photographies The Discovery of Japan [La Découverte du Japon] est publié. Van der Elsken reçoit le prix David Roëll pour l’ensemble de son œuvre.
À son retour, il apprend qu’il est atteint d’une maladie incurable.

1989

Van der Elsken lme l’évolution de sa maladie dans le film Bye.

1990

Van der Elsken reçoit le prix Capi-Lux.
Ed van der Elsken décède le 28 décembre à Edam.

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